ActualitesInternational

Et si la pandémie du coronavirus sonnait le debut de l’industrialisation de l’Afrique ?

La pandémie que le monde vit depuis plus d’une année maintenant nous a montré à quel point l’être humain est vulnérable et impuissant malgré toutes les technologies de pointe dont dispose le monde. Nul n’est épargné depuis le paysan d’une brousse au Togo jusqu’à Donald Trump en passant par Emmanuel Macron. La chance de ces deux derniers est qu’ils avaient cinq medecins pour eux seuls alors qu’en Afrique, nous avons un médecin pour 50.000 habitants (j’exagère à peine). L’expérience que nous vivons, doit nous faire prendre conscience que du fait de l’interconnexion de nos pays, tout ce qui affecte un pays en développement, impacte forcément les autres et les pays développés et vice versa : je veux parler des defis climatiques, des pandémies, du terrorisme, des crises économiques, etc. Une autre facette de la vulnérabilité humaine reste ces tempêtes qui ravagent les villes entières de la France métropolitaine par exemple, engloutissant maisons et occupants, emportant à son passage véhicules et éventrant des bateaux de pêche et de plaisance sur les embarcadères. Il est vrai qu’une tempête est, tout comme la pandémie de la Covid-19, une catastrophe naturelle mais je pensais que c’est seulement dans nos pays où les lotissements des villes et les assainissements des rues sont inexistants que ces genres de catastrophes ont cours.

Sous un tout autre plan, je vois la pollution des sacs plastiques sur les côtes à Lomé qui tue les poissons, je me dis que c’est un problème mondial puisque les mers et les océans communiquent, un sac plastique sur les côtes de l’Atlantique à Lomé peut se retrouver très vite à Marseille et plus tard dans les océans pacifique, arctique et indien. J’en appelle aux chefs d’Etat des pays à l’échelle de la planète et surtout ceux-là qui ont fait la douloureuse expérience de la Covid-19 de s’investir dans tous les phénomènes mondiaux qui peuvent à terme affecter la population mondiale.

Les Africains doivent remercier leurs dieux que le Coronavirus circule moins vite chez eux ; ce qui a déjoué les pronostics macabres des Occidentaux qui ont financé à coup de milliards de dollars les recherches de vaccins à utiliser d’abord sur les Africains comme cobayes. Mais, Dieu merci les premiers tests de ces vaccins se font d’abord sur les Occidentaux qui ont été, contre toute attente, les plus affectés par le virus. Cependant, nous devons craindre que ces vaccins que même l’un des fabriquants refuse de s’injecter, objectant qu’il a déjà 59 ans, vont nous être imposés puisque les Occidentaux rechignent à être vaccinés. Ce fabricant de vaccin doit se rappeler aux bons souvenirs du chanteur et acteur français Tino Rossi avec son titre: la vie commence à 60 ans. Bref, ces vaccins qui sont gratuis en Occident, nous seront à présent vendus à prix d’or pour permettre à l’Europe de rembourser son emprunt de 750 milliards d’euros.

Je disais plus haut que l’Afrique n’a pas connu comme l’Occident  l’hécatombe de la Covid-19. Cependant, c’est l’Afrique qui ressent plus durement les conséquences économiques de la pandémie : le rebasage du PIB dans plusieurs pays africains ne doit pas nous faire occulter la réalité, la croissance est restée bien atone, collée à 0 % lorsque l’Occident est confiné, les échanges avec l’Afrique sont ralentis, les avions étant cloués au sol en Occident, les aéroports en Afrique sont fermés, ainsi que les entreprises du secteur du tourisme. Même si la pandémie elle-même a été moins sévère en Afrique, il n’en est pas de même de la crise économique conséquente avec un rétrécissement des produits intérieurs bruts (PIB) des pays. Première raison de cette crise économique, les économies en Occident étant partiellement à l’arrêt, l’Occident achète moins nos matières premières puisque nos économies sont restées tributaires des exportations des matières premières brutes. Deuxième raison de ce ralentissement, les avions étant cloués au sol sur toutes les grandes places mondiales, le secteur du tourisme s’est arrêté en Afrique. Troisième raison, l’Occident étant confiné, la dispora africaine qui soutient leurs familles restées au pays envoie moins de flux financiers en Afrique. Quatrième raison et non des moindres, nos pays étant plus importateurs qu’exportateurs, les produits importés se font rares dans nos marchés. Avec les premiers cas de contamination, l’Afrique a été obligée de recourir au confinement, n’ayant pas  les infrastructures de base pour prendre en charge les malades. Les écoles sont fermées et les couvre-feu décretés. Conséquences : plus de pauvreté, les écoles privées ne collectant plus les frais de scolarité, les enseignants sont laissés pour compte, sans salaire alors qu’ils ont la famille à nourrir, les engagements à honorer. Il en est de même des salariés des entreprises du secteur du tourisme, des tenanciers des bars et restaurants frappés par les couvre-feu. Les Etats ont fait ce qu’ils ont pu mais le nombre de pauvres s’est élargi.

Ce qui est sûr, c’est que la situation ne peut rester en l’état et nos économies ne peuvent plus être gérées comme avant. Nous devons rapidement mettre en place une stratégie de résilience de nos économies, c’est-à-dire qu’à chaque pic de la pandémie, nous devons être capables de surmonter rapidement les conséquences économiques engendrées par ce pic afin que l’economie redemarre.

C’est seulement après cette gestion efficace de la résilience que nous pouvons mettre en œuvre de facon perenne une politique de relance de nos économies sur la base des expériences que nous vivons. Quand l’Occident est confiné, l’Afrique ne peut rester affamée parce que, du fait de la pandemie, les importations sont bloquées ou bien arrivent en retard ou que nos exportations nous restent sous les bras. J’ai un ami commerçant, avant la pandémie, il avait l’habitude de me dire que le stock de marchandises qu’il a, est faible pour les fêtes à venir. Et en début de soirée, il m’appelle de l’avion qu’il embarque pour l’Europe. Il revient cinq jours plus tard et dans les deux semaines qui suivent, ses conteneurs de marchandises arrivent au port de Lomé. Aujourd’hui, s’il constate que son stock est trop bas, il lui faut deux semaines pour obtenir le visa et les tests Covid-19 avant de prendre l’avion.

C’est dire que nous allons bientôt commercer à manquer certains produits importés sur le marché puisque les Occidentaux passent de déconfinement à reconfinement avec forcément des industries qui sont à l’arrêt ou tournent au ralenti.

Nous ne pouvons pas cesser de vivre en Afrique parce que l’Occident est confiné du fait de la pandémie. Nous devons gérer nos pays autrement. Les produits importés que l’Occident n’est plus capable de nous fournir rapidement, nous devons être en mesure de les fabriquer localement. Pourquoi continuer d’exporter notre phosphate, nos cafés cacaos et autres si les industries tournent au ralenti en Occident. D’où l’éveil et la prise de conscience pour vraiment industrialiser l’Afrique en partenariat avec ces multinationales qui ne peuvent longtemps tourner au ralenti chez elles de peur de perdre leurs monopoles.

N’ayant pas la prétention de parler de l’industrialisation de toute l’Afrique, je vais limiter mon cas au Togo, les autres pays s’en inspireront en fonction de leurs ressources naturelles et de leurs priorites.

Les pré-requis pour une industrialisation viable et pérenne sont :

  • Nous n’allons plus revenir sur le b.a.-ba de créer un environnement des affaires sécurisé, propice et attractif. Au Togo, nous sommes devenus maîtres dans l’art avec l’expérience de la Zone franche des années 75 dont le succès n’a pas été à la hauteur de nos attentes.
  • Parlons plutôt des pré-requis qui doivent nous faire changer de paradigme.
  1. Accueillir au pays tous les nationaux, quelle que soit leur sensibilité, porteurs de projets et d’invention au lieu de faire la part belle aux Dangote, Bolloré et autres. Ces derniers avaient commencé petitement chez eux avant d’être mondialement connus aujourd’hui;
  2. Avoir un capital humain local. Dans les années 75, les investisseurs avaient bien apprécié le capital humain sur place. Oui, lorsqu’on a un plan d’industrialisation, ce n’est pas seulement pour booster l’economie et accroître le PIB mais c’est aussi et surtout pour résorber le chômage qui est endémique dans notre pays même s’il y a une véritable omerta pour avoir le taux de chômage dans nos pays.

Ce n’est malheureusement pas le cas aujourd’hui où l’éducation est assurée par des enseignants sans pedagogie : des recalés du Brevet d’études qui enseignent au primaire ; des recalés du probatoire (BAC1) qui officient dans les collèges et les recalés des deux premières années d’université qui enseignent dans les lycées. Mais avant tout ça, il faut reconstruire les écoles, ces infrastructures de base sans lesquelles tous nos efforts seront vainṣ. Je vais donner l’exemple d’un cas réel qui prouve à suffisance que toute l’éducation au Togo est à repenser. J’ai recruté une personne, niveau BAC + deux ans de cartouches en anglais à l’Université de Lomé, pour assurer mon secrétariat. La personne était enseignante dans deux écoles privées différentes de secrétariat. Je me suis dit, pour mes problèmes de traitement de textes, je suis sauvé. D’abord, son CV laissait à désirer avec Word qu’elle dit maîtrisé, écrit World, des fautes d’orthographe et autres incohérences. Mais en matière de confiance, je voyais une personne qui pouvait tenir ma petite caisse sans souci. J’ai dû reprendre les premières lettres que je lui ai demandé de saisir. Elle se justifie en disant que quand elle avait fait son BAC G3, il n’y avait pas d’informatique à l’examen, elle avait fait sténographie. Je lui réplique en disant, oui maintenant que tu enseignes des collégiens qui ont le traitement de texte à l’examen officiel, toi-même tu devrais d’abord te recycler, et il y a Google pour ça… Cette personne n’a pas supporté ma rigueur et mes critiques, elle est partie sans laisser d’adresse. Un autre stagiaire avec Licence, secrétaire de direction. En mon absence, il reçoit une société qui doit visiter notre salle de réunion pour y faire une formation. Il me fait un compte-rendu Whatsapp comme suit : premier message, ils sont venus; deuxième message, 15 mn plus tard: ils sont repartis point, puis plus rien. Je lui dis mais ce n’est pas ce que je veux savoir. C’est après qu’il me répond en disant qu’ils ont réservé la salle et ils passeront dans deux jours pour leur formation. Je peux multiplier les exemples. Un répétiteur, Master en poche qui dit à un collégien de 4ème qu’un escroc est un voleur, un point, un trait ‼ Aujourd’hui, les enfants savent où trouver tout seul ces définitions et significations d’expressions simples.

  1. Lorsqu’on parle de capital humain, on pense d’abord à sa santé. C’est un tout. Un être humain en mauvaise santé ne peut pas donner le meilleur de lui-même. On voit que tout revient : les infrastructures de base sans lesquelles aucun développement n’est viable, je dirai même n’est possible. Routes, pistes rurales, eau, électricité qui sont les infrastructures sans lesquelles on ne peut même pas parler d’industries. Il nous faut une bonne décennie pour avoir tout ça. Il faut bien commencer un jour, sinon tout ce qu’on nous promet n’est que leurre.
  2. On en vient au pré-requis de la Covid-19. C’est dire que nos pays ne peuvent plus être gérés comme avant. Avant de parler de relance de nos économies, il faut passer par une étape de gestion résiliente, c’est-à-dire que nous devons mettre en place des mesures efficaces capables de surmonter rapidement tout choc et perturbation de notre économie dus à la pandémie chez nous où chez les autres (Occident); parce que nos économies sont interconnectées.

Une relance pérenne de l’économie en cette période de pandémie doit prendre appui sur les expériences que nous vivons. Transformer sur place nos matières premières que l’Occident confiné ne nous achète plus comme avant et surtout fabriquer sur place les produits que l’Occident ne nous vend plus du fait du ralentissement de leurs économies.

D’abord, il convient d’encourager et de faciliter l’installation au Togo des nationaux porteurs de projets ou de technologies qui rentrent dans le cadre de la relance de l’économie ci-dessus.

Les multinationales leader dans leur industrie sont aujourd’hui fatiguées des confinements qui ralentissent leurs activités. Le moment semble bien propice pour leur proposer une delocalisation de leurs activités. Dans nos programmes de privatisation, nous devons rechercher les partenariats avec des groupes de renom et non des groupes arrivistes qui viennent tâtonner sur le terrain. J’ai donné plus haut l’exemple du partenariat Sonatel/France Télécom au Sénégal qui est un succès depuis la privatisation de la Sonatel en 1997.

Nous ciblons les industries qui utilisent nos matières premières et les fruits locaux dans l’agro-alimentaire, la transformation industrielle, l’hôtellerie, les engrais, la marbrerie, la sidérurgie, les équipements de bâtiments. C’est à dessein que j’ai cité l’hôtellerie. Nous devons à tout prix faire gérer nos hôtels par des groupes internationaux de l’hotellerie qui sont de véritables lobbys pour le remplissage des hôtels. Pour ne pas rentrer dans les détails, au Togo, un hôtel comme le 2 février, sans une griffe internationale, devient un petit hôtel de nos coins de rue.

Les partenaires investisseurs arriveront avec les fonds de capital. Il faut que notre secteur bancaire ait survécu sans trop de bobo à la pandémie et soit à la hauteur pour accompagner toutes ces industries dans leurs fonds de roulement. Il s’agira de montants très importants. À cet effet, j’invite les banques à changer de paradigme dans leurs stratégies de mobilisation des ressources. Après la dernière dévaluation du FCFA le 12 janvier 1994, beaucoup de Togolais ont ouvert des comptes dans les banques françaises essentiellement dans l’espoir de beneficier des gains de change de dévaluation à venir. Ces fonds placés sur les livrets et en dépôts à terme en France rapportent aujourd’hui des intérêts à des taux inférieurs à 1% l’an. Alors que depuis des décennies, les placements dans la zone UEMOA rapportent des intérêts au taux minimum de 3,5% l’an. Les deux (2) autres motivations de l’épargnant que sont la liquidité et la sécurité de l’épargne sont assurées sur l’Union qui est considérée comme un territoire unique pour les 8 pays membres de 120 millions d’habitants. Les banques de l’UEMOA doivent convaincre ces épargnants à rapatrier cette épargne. La mobilisation de ressources supplémentaires suffisantes des Togolais est la clé de la reprise de l’économie et de la mise en oeuvre sans ambages du plan de transformation industrielle sous revue.

Nous devons avoir l’audace de continuer à faire fonctionner notre économie même si les économies en Occident sont partiellement à l’arrêt. Nous ne devons plus dependre de l’Occident pour nos importations et nos exportations. Pour ce faire, nous devons gérer autrement nos entreprises et nos Etats.

À l’instar de la Banque centrale européenne, la BCEAO doit rompre avec son fonctionnement d’avant pandémie et soutenir franchement les Etats et les banques de l’UEMOA. Si des efforts ont été faits, il reste à revoir les taux des interventions de la BCEAO qui sont encore très élevés comparés aux taux d’intérêt négatifs en Occident. Nos Etats se sont endettés pour financer les dépenses courantes de leur budget. Cette spirale de dettes doit nous inquiéter meme si par le jeu du rebasage, les taux d’endettement des nos pays par rapport au PIB rebasé sont bas comparés aux années antérieures. Avec la pandémie, les criteres de convergence sont gelés dans les zones monétaires à travers le monde. De même, je voudrais que l’on oublie l’orthodoxie financière pour faire tourner la planche à billets, pour annuler les dettes des Etats qui doivent relancer leurs economies. Nous devons faire tourner cette planche à billets comme si Chamalières était une commune dans un des huit pays de  l’UEMOA, ECO ou FCFA à moins que la mort annoncée du FCFA ne soit actée que sur le papier. Notre banque centrale doit soutenir de façon souveraine les Etats de l’UEMOA en déficit et très endettés à des taux d’intérêt insupportables pour que l’économie redémarre dans notre Union.

Comme dans une ruche, l’Etat doit également jouer sa partition avec des finances publiques redressées si possible comme évoqué ci-dessus. Pendant toute la période de la pandémie, l’Etat qui a fait des dépenses imprévues pour lutter contre la Covid-19, en l’absence de recettes fiscales, s’est énormément endetté en recourant massivement aux obligations de la BRVM. Mais on ne peut pas relancer son économie avec des dettes de moins de trois ans à des taux d’intérêt de 6,5% l’an, c’est malsain. C’est pour cela que de façon plus orthodoxe, je recommanderais  à l’Etat de recourir à des euro-obligations de 20-30 ans pour bénéficier des taux d’intérêt qui soient en adéquation avec notre taux de croissance actuel qui est de l’ordre de 0% selon la Banque mondiale, l’Etat ne dit d’ailleurs pas mieux en conjecturant un taux de croissance de 0,7%. Oui, les Etats aussi ne doivent pas emprunter n’importe comment et à n’importe quel taux. L’orthodoxie financière veut que les taux d’emprunt soient inférieurs aux taux de croissance, c’est-à-dire avec le niveau des richesses des pays. Exactement comme le banquier restreint le client particulier emprunteur dans sa quotité cessible.

Avec la transformation industrielle que nous voulons pour notre pays, il y aura une concurrence des Etats; c’est pour cela qu’il faut aller vite.

Blaise Ayao AMOUSSOU-KPETO

Articles similaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

Bouton retour en haut de la page