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Enjeux sécuritaires dans le Sahel et rôle du Tchad : des experts se prononcent

La situation au Tchad après le décès du président Idriss Deby Itno, la mise en place du Conseil militaire de transition, les atermoiements de l’Union africaine et la guerre d’influence entre la France et la Russie en Afrique ont retenu l’attention des experts dans l’émission « Triptyque » réalisée le 18 mai 2021 et postée le 16 juin 2021 sur le compte YouTube de Maek Digital PR & Audience Mesurement, une agence de relation publique digitale dédiée à l’Afrique.

Le Tchad allié de la France mais …

L’histoire politique mouvementée du Tchad a permis à ce pays de se préparer contre toutes les situations conflictuelles. Si feu Idriss Deby Itno a surfé sur une armée pléthorique et forte dans le but de conserver le pouvoir, celle-ci se révèle incontournable dans la lutte contre les groupes djihadistes dans le Sahel. Selon les informations, l’engagement militaire du Tchad dans la lutte contre le terrorisme en Afrique depuis 2013, aurait coûté au trésor public plus de 300 milliards FCFA. Le pays a déployé 1.450 soldats au Mali sous le pavillon de la Mission de l’ONU (Minusma) et 5.000 autres soldats faisant partie de la Force conjointe du G5 Sahel qui est active sur la frontière nigéro-tchadienne. En outre, c’est le Tchad qui abrite le commandement de la Force française Barkhane qui, depuis le 1er août 2014, lutte contre les groupes armés salafistes djihadistes dans toute la région du Sahel.

Ces éléments font du Tchad un allié important de la France comme l’explique Michel Goya, Spécialiste de la guerre moderne, de l’innovation militaire et du comportement au combat, Colonel des troupes marines, dans l’émission « Triptyque » postée le 16 juin 2021 sur le compte YouTube de Maek Digital PR & Audience Mesurement. « Le Tchad, c’est l’endroit où plus de soldats français sont tombés au combat depuis 50 ans. C’est un allié important d’abord géographiquement par sa position géopolitique et ensuite, c’est parce qu’il est un des rares pays africains capables de mener des opérations extérieures, c’est-à-dire de projeter des forces dans les pays aux alentours », affirme-t-il.

Tout en reconnaissant le rôle joué par le Tchad sur son territoire dans la lutte contre les groupes issus de Boko Haram notamment l’Etat islamique et le JAS, ainsi que son engagement déterminant aux côtés des forces de l’Opération Serval en 2013, Dr Niagale Bagayoko, présidente du réseau African Security Sector Network, apporte une nuance. « Le 8ème bataillon tchadien est arrivé en mars 2021 seulement dans la région du Tera au Niger. Il s’est avant tout illustré non pas par ses performances opérationnelles mais par le comportement de certains de ses soldats qui ont violé des civiles notamment une petite fille de 11 ans, des femmes enceintes sous les yeux de leur mari », déplore-t-elle. Des exactions qui ont ému le monde entier mais qui sont considérés par les autorités tchadiennes comme des « actes isolés ».

Pour Dr Niagale Bagayoko, l’une des faiblesses du Tchad, c’est qu’en réalité, il s’agit d’une armée de guerriers et non d’une armée de soldats capables de respecter les règles professionnelles sur le terrain. Ce qui fait du Tchad un allié fragile de la France dans son engagement dans le Sahel.

Le Général Dominique Trinquand, Ancien chef de la Mission militaire française auprès de l’ONU, s’inscrit dans les mêmes veines en insistant sur la fragilité de cette alliance marquée ces derniers mois par l’offensive venue de la Libye qui a coûté la vie au président Deby. Les autorités tchadiennes ayant clairement accusé la France de ne les avoir pas informées tôt.

« Les Zaghawa globalement sont de véritables guerriers. On a vu ce qu’ils ont fait aux côtés de l’Opération Serval mais évidemment avec un côté d’absence de discipline et de régulation du guerrier qui devient un soldat », ajoute-t-il.

Le nouveau gouvernement et la position de la France

Après la mort du Président Deby, la succession ne s’est pas faite selon les règles constitutionnelles établies. Au nom d’une supposée stabilité, la France a donné sa préférence à la « diplomatie en treillis » en adoubant le Conseil militaire de transition dirigé par le fils du défunt président, Mahamat Idriss Déby, ancien patron de la garde présidentielle. Ce qui amène Dr Niagale Bagayoko à se demander si « la France n’est pas en train de sacrifier son soft power, c’est-à-dire son influence et l’attractivité du modèle qu’elle incarne au profit d’un hard power. D’où l’utilisation de la force militaire et qui n’est pas connectée encore une fois au besoin de réformes politiques qui est clamé, manifesté à haut cri dans la région ».

L’autre préoccupation, selon la présidente du réseau African Security Sector Network, c’est de savoir si « la France est capable de mettre en cohérence une approche en termes de réalités politiques et une approche beaucoup plus normative qui consiste à promouvoir des valeurs. Et aujourd’hui, il me semble que la France n’arrive pas à synthétiser ces deux approches ». « Il n’y a aucun problème à avoir une politique cynique, réaliste mais il faut l’assumer. Aujourd’hui, on est dans un entre-deux qui est difficilement audible en réalité », fait-t-elle observer.

Ce qui intéresse par contre Michel Goya, c’est la situation interne du Tchad et le risque majeur, c’est le risque de déstabilisation interne, c’est-à-dire que si cette transition politique n’est pas conduite dans le calme, il est possible d’avoir un basculement dans des situations beaucoup plus chaotiques. « Ça va créer beaucoup de problèmes à la France et à l’ensemble du G5 Sahel. Il faut suivre de près ce qui va se passer au Tchad dans les mois à venir », indique-t-il.

L’ambiguïté de l’Union africaine

Du 29 avril au 5 mai 2021, une mission d’enquête de l’Union africaine a séjourné au Tchad, rencontré les différentes parties et formulé les recommandations suivantes : soutenir le plan de transition conduit par les militaires pendant que l’UA supervisera leur engagement par l’intermédiaire de l’Envoyé spécial ; soutenir le plan de transition dirigé par les militaires, tout en faisant pression pour un partage équilibré entre les militaires et le gouvernement civil, étant donné les menaces sécuritaires qui pèsent sur l’existence du Tchad ; faire pression pour un Président civil avec un Vice-président militaire. De plus, dans son dernier communiqué, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a juste souligné « la nécessité absolue que la transition vers un régime démocratique soit achevée dans le délai de 18 mois annoncé par le CMT, à compter du 20 avril 2021, date à laquelle le CMT a été créé, tout en affirmant catégoriquement qu’aucune forme d’extension de la période de transition prolongeant la restauration de l’ordre constitutionnel ne saurait être acceptable pour l’UA ».

Ces différentes initiatives de l’UA sont saluées par le Général Dominique Trinquand qui déclare que la transition politique est sous surveillance et qu’elle va pouvoir se développer telle qu’elle a été annoncée. « Je ne veux pas donner trop de biens acquis au gouvernement tchadien mais intelligemment il a nommé comme Premier ministre l’ancien Premier ministre qui était numéro 2 dans les élections, donc un homme du sud. C’est intelligent ça et il faut espérer que cette intelligence va se poursuivre dans les années à venir et déboucher sur un nouveau processus et non une succession comme cela a été fait », souhaite-t-il.

Dr Niagale Bagayoko regrette le revirement spectaculaire de l’UA qui s’est accommodée du statu quo : « Le rapport de la mission d’enquête de l’UA est décevant dans la mesure où, après avoir évoqué des grands principes, suscité des espoirs, on en vient, en réalité, à l’avalisation, si ce n’est la légitimation de l’arrangement institutionnel consistant à conserver des militaires très présents dans l’équipe au pouvoir associés à des civils. Il est légitime de s’interroger sur le rôle des puissances internationales à commencer par le rôle de la France. Enfin ! Si les institutions africaines elles-mêmes se satisfont d’arrangements qui sacrifient les principes institutionnels et démocratiques, je pense que c’est par là qu’il faut commencer à s’interroger et à travailler avant de remettre en cause la position des partenaires ».

Mais à en croire Michel Goya, cette posture de l’UA et des autres institutions régionales est due au fait qu’elles ne disposent pas de moyen de pression efficace. « Elles n’ont pas beaucoup de moyens d’actions. Que ce soit la pression économique encore moins de pression d’action militaire. C’est un défaut récurrent et structurel qui date de quasiment depuis l’origine. Elles sont dans l’incapacité pour des tas de raisons de constituer des forces de sécurité communes, efficaces et dans un temps relativement rapide. Elles sont toujours dépendantes des partenaires extérieurs et particulièrement la France qui est la force de réaction rapide de l’Afrique », explique-t-il.

Renforcement ou réorganisation de l’action des forces armées françaises

Depuis quelques mois, l’idée du retrait des forces armées françaises du Sahel suit son cours. Le président Emmanuel Macron veut réduire cette présence militaire en l’inscrivant dans une « alliance internationale » alors que certains suggèrent son renforcement ou sa réorganisation.

Pour le Général Trinquand, les forces armées françaises ont déjà renforcé leur position  dans le Sahel et il doit s’agir aujourd’hui d’une réorganisation. « La question n’est pas de renforcer les forces françaises là-bas mais de reconfigurer. L’accompagnement des forces en particulier maliennes et aussi du Burkina Faso et du Niger, cet accompagnement par des forces spéciales que sont les forces de pointe peut être important », précise-t-il. Cependant, il soulève une inquiétude : l’immensité de la zone qui nécessite des drones, des avions et des hélicoptères. « Malheureusement, les pays africains de la région ne disposent pas tellement de ces moyens-là. Donc on sent que même s’il y a une bascule, une transformation de la Force Barkhane en soutien du G5 Sahel, il y a probablement une reconfiguration des moyens pour arriver à avoir plus d’Africains et moins de forces françaises au sol mais dans l’air », poursuit-il.

« Les difficultés expérimentées sur le terrain par les armées sahéliennes touchent aussi en grande partie à des problèmes de gouvernance, constate Dr Niagale Bagayoko. Et il me paraît logique de prendre cela en considération. Il s’est produit en 2020 des révélations relatives à des scandales de détournement de fonds aussi bien au Niger qu’au Burkina Faso et au Mali dans une moindre mesure. Comment peut-on envisager aujourd’hui que certains moyens de la coopération militaire française ou européenne mis à disposition fassent aussi l’objet de détournement ? ».

Michel Goya révèle que l’idée de l’Opération Barkhane, c’est d’exercer la pression sur les différents groupes djihadjistes, le temps que les forces locales soient à même de prendre la mission à leur compte et d’assurer elles-mêmes la sécurité des populations. Mais aujourd’hui force est de constater que cet objectif est loin d’être atteint surtout que les pays sont confrontés à des problèmes structurels et de gouvernance. « Il y a des institutions moins efficaces que les groupes djihadjistes qui, par contre, paient leurs éléments », conclut-il.

Guerre d’influence entre la France et la Russie en Afrique

D’entrée, le Général Trinquand dit ne pas voir l’objectif à atteindre avec les médias russes et la désinformation qui est mise en place. « A part déstabiliser un pays, explicitement la France, je ne vois pas l’intérêt sur l’aspect d’influence dans la région. D’ailleurs, au passage, l’ambassadeur de Russie en Centrafrique qui a été les prémices de ces désinformations, a été rappelé. Etait-il allé trop loin ? Je ne sais pas.  Mais pour les intérêts russes dans la région, on voit le sommet Russie-Afrique. Qu’est-ce qu’on leur proposait ? De l’armement. C’est tout ce qui a été proposé », tranche-t-il.

Quant à Michel Goya, il fait savoir que la Russie a une influence limitée en Afrique : « Au moment de l’indépendance, le Mali s’est tourné vers l’Union soviétique et s’est détourné de la France. Il y a d’ailleurs un certain nombre de militaires maliens qui ont été formés à Moscou. Il y a toujours une influence russe en Afrique qui a ses limites et qui a connu beaucoup d’échecs ».

Dr Niagale Bagayoko ne comprend pas cette façon dont les autorités françaises montent en épingle cette influence russe qui lui paraît tout à fait mineure. Elle estime que l’influence de certains pays du Golfe sur l’Afrique est beaucoup plus importante et beaucoup plus déstabilisante que celle de la Russie aujourd’hui.

Alors, Michel Goya pense qu’il faut plutôt s’inquiéter de l’Arabie Saoudite qui impose l’arabe plutôt que le français dans certains pays de la région comme la Mauritanie.

La sécurité dans le Sahel est importante pour l’avenir du monde. Si les djihadistes parvenaient à créer un Etat islamique dans la zone, ça menacerait la paix aussi bien en Afrique qu’en Europe.

Ben Latévi

Quotidien Liberté

Togo

libertehebdo2@yahoo.fr

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