Economie

Nadim Kalife fustige le «faux» classement des 10 pays les plus riches d’Afrique et assène ses vérités sur l’Eco et le Franc CFA  

 

Dans son dernier classement des économies du monde en fonction du PIB, la Banque Mondiale fait apparaître le premier pays africain, le Nigeria en l’occurrence, au 26ème rang mondial, avec 448 milliards de dollars, suivi de l’Afrique du Sud (352,4 milliards de dollars), de l’Egypte (303 milliards de dollars), de l’Algérie (169 milliards de dollars), du Maroc (118 milliards de dollars), de l’Ethiopie (96 milliards de dollars), du Kenya (95,5 milliards de dollars), de l’Angola (95,6 milliards de dollars), du Ghana (66,9 milliards de dollars et de la Tanzanie (63,18 milliards de dollars). Pour bien faire l’analyse de ce classement et en raison de la confusion entre PIB et richesses, nous nous sommes adressés à l’économiste Michel Nadim Kalife. L’occasion de revenir sur les grands sujets d’actualité du continent africain.

Professeur, quelle analyse faites-vous de ce classement dit des «dix pays les plus riches d’Afrique » dressé par la Banque Mondiale ?

Ces pays ne sont pas les plus riches mais ils ont le plus grand PIB. La richesse se mesure par habitant et non par agrégation de la production intérieure. C’est tout à fait normal qu’un pays de 170 millions d’habitants comme le Nigeria ait un plus grand PIB que le Gabon et ses 2 millions d’habitants. Je n’apprendrai rien à vos lecteurs en disant que le PIB par habitant du Nigeria était de 2028 dollars en 2018 alors que celui du Gabon était de 7 952 dollars. Autrement dit, le gabonais est de 3,9 fois plus riche que le nigérian. C’est une hérésie de confondre le classement des 10 pays africains par leur PIB et le classement des 10 pays africains les plus riches. Par exemple, la Chine dispose du deuxième PIB mondial, ce qui ne l’empêche pas d’être classé dans la catégorie des pays en développement. Le chinois est moins riche que le japonais et le français. Ce classement procède donc d’un faux raisonnement car les habitants les plus riches d’Afrique n’y figurent pas : il s’agit de Maurice et du Botswana dont le PIB/tête dépasse les 10.000$, suivis du Gabon et de la Guinée équatoriale. Or aucun de ces pays ne figure dans le fameux classement! C’est comme si tu classais les meilleurs élèves d’une classe par leur taille et leur poids ! Il faut changer de mode d’évaluation.

Je dirais que ce genre de classement entre dans la catégorie des fake news qui circulent sur les réseaux sociaux depuis 5 ans, pour discréditer le Franc CFA. C’est malhonnête et bête à la fois. De plus, l’UEMOA est la zone économique la plus performante sur le continent africain avec un taux de croissance du PIB de plus de 6% par an depuis une dizaine d’années. L’illustration de cette performance nous est donnée par la gestion de la pandémie du covid-19 avec un marché financier suffisamment robuste pour permettre aux États d’émettre des milliards de Franc CFA de bons covid à un taux plafonné à 3,25% par la Banque Centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Sur la première phase du programme, les 8 pays ont levé plus de 2 000 milliards de FCFA. Aucun marché intérieur africain n’arrive en ce moment précis à relever le défi du refinancement des États.

Vous parlez de la zone UEMOA. N’est-ce pas son lien ombilical avec la France qui a fait avorter le projet de l’Eco. Pour quelle raison la France veut être le garant de cette monnaie ?

Le souci de la France, en donnant sa garantie pour la sécurité et la confiance nationale et internationale dans le change du FCFA, c’était d’offrir sa garantie à une stabilité monétaire à l’UEMOA, ce qui est une condition première pour toute politique de développement. Car les autres pays à monnaie nationale consacrent beaucoup de leurs ressources et de leurs réserves monétaires à sauvegarder le taux de change de leur monnaie par rapport au US $, seule monnaie vraiment souveraine du monde. La Chine et la Russie définissent leur monnaie nationale en US $ depuis les accords de Bretton Woods en 1945. Auparavant, toutes les monnaies définissaient leur monnaie en poids d’or, c’est à dire que chaque Trésor national devait rembourser en or tout détendeur de sa monnaie qui se présentait à son guichet. Si notre nouvelle monnaie devait être « souveraine », c’est à dire non garantie par aucune grande puissance économique, elle va automatiquement dépendre de la forte prédominance du Nigeria au sein de la CEDEAO, du fait que ce pays pèse pour 70% dans le PIB de la CEDEAO.

En quoi un Eco dépendant du Nigeria comme un euro dépendant de l’Allemagne poserait-il problème ?

C’est le géant économique qui dictera sa loi monétaire, conformément à ses intérêts qui ne sont pas ceux de l’UEMOA parce que nos structures de production ne sont pas les mêmes, le Nigeria dépendant des cours du pétrole et ses réserves dépendant du niveau de corruption publique, tandis que l’UEMOA dépend de ses exportations agricoles (cacao, café, coton, bois, palmistes, noix de cajou,…) et d’or, diamants et autres minerais. Donc le taux de change de l’ECO/NAIRA variera surtout en fonction du pétrole nigérian et de la gestion de ses finances publiques dont on connaît les perturbations depuis la création du Naira en 1972, avec une dépréciation continue qui a déjà dépassé 50.000% alors que le FCFA n’a subi qu’une seule dévaluation de 50% en 1994, soit mille fois moins! Grâce à notre stabilité monétaire, les paysans de l’UEMOA ont continuellement accru leurs productions agricoles, en devenant le 1er exportateur mondial de cacao et de noix de cajou, ainsi que le 2ème en coton, etc.

Par contre, le Ghana et le Nigeria, qui étaient 1er et 2ème exportateurs de cacao et de palmistes avant la création du Cedi et du Naira, ont perdu leurs performances parce que leurs paysans perdaient en pouvoir d’achat au fur et à mesure des dévaluations à répétition de leurs monnaies nationales. De plus, si ces 2 pays, les plus riches en ressources naturelles de toute la CEDEAO, avaient su assurer la stabilité de leur monnaie grâce à une bonne gestion de leurs finances publiques, beaucoup d’IDE ou investisseurs étrangers seraient venus y investir dans l’industrie de transformation pour en faire des économies émergentes, et ce, bien avant les pays asiatiques qui ont su, par la suite, accueillir les IDE américains et européens qui les ont aidés à se développer rapidement jusqu’à concurrencer les USA et l’Europe d’où venaient les IDE… ! Bref, si l’UEMOA, présidée et donc représentée par Alassane Ouattara depuis 2017, tient à conserver la garantie de la France, c’est parce que c’est la seule façon de lui assurer une stabilité de change du FCFA ou de l’ECO-CFA.

Donc, en dehors de la garantie française, point de salut pour l’UEMOA et la CEMAC ?

Au stade actuel de leur développement et de la gestion catastrophique de leurs ressources, la garantie française est, n’en déplaise aux panafricanistes, la bouée de sauvetage. Par exemple, depuis 2018, les réserves de change de la BEAC, banque centrale des 6 Etats de la zone Franc de l’Afrique centrale, sont tombées à moins de 3 mois de la valeur des importations de cette zone. S’il n’y avait pas la garantie de la France, le Franc CFA d’Afrique centrale aurait dû être dévalué de 30% à 50%, ce qui aurait entraîné de graves désordres sociaux suite aux réclamations de hausse des salaires que les employeurs (Etat, entreprises et ménages) n’auraient pas pu payer. Et tout entrerait en révolution sociale, ce qui favoriserait le triomphe de Boko Haram et autres groupes djihadistes à l’affût.

Et quelle est la contrepartie de la France dans cette garantie attendue que, comme le disait si bien Jacques Chirac, les États n’ont pas d’amis mais des intérêts ?

La sauvegarde de ses bons liens avec ses anciennes colonies. Toute grande puissance dans le monde cherche à se bâtir une aire d’influence géopolitique. Techniquement, la garantie se faisait en échange de la centralisation de 50% des réserves de la BCEAO sur le compte d’opération de la Banque de France. C’est tout à fait normal parce que c’est la France qui garantit la convertibilité internationale du Franc CFA. Mais, sachez que ces dépôts procurent un supplément d’intérêts quand ils sont placés à la BdF. Soit dit en passant, tous les dépôts sur les 32 comptes d’opération que la BCEAO a ouvert à travers le monde, dont un à la BdF, sont rémunérés au taux d’intérêt du marché monétaire international. Et ce supplément de 0,65% de taux d’intérêt offert par la France à ses alliés de la zone Franc CFA procure par an 80 milliards de FCFA en plus à la BCEAO, somme qu’elle partage entre les pays membres.

Par exemple, en 2018, le Togo en a reçu 5 milliards de FCFA versés à son budget. A présent, avec les nouveaux accords de l’ECO-CFA, nous allons perdre ce supplément d’intérêts de 80 milliards FCFA par an que la France nous accordait comme prime de fidélité et de coopération financière. La fin de l’obligation de versement de 50% de nos réserves sur le compte d’opération ouvert à la BdF va nous priver de ces 80 milliards, ce qui va pousser la BCEAO à augmenter son taux d’intérêt de base pour se rattraper, ou bien trouver ces pertes de ressources ailleurs, ce qui va renchérir le crédit…

Pensez-vous avec le froid entre le Nigeria et l’UEMOA que le pronostic vital de l’Eco CEDEAO est engagé ?

Mon opinion sur ce point n’a pas varié. Je ne crois pas que l’Eco se réalisera. Les pays anglophones auront besoin d’une longue période plus ou moins liée à la volonté politique et un leadership fort pour s’astreindre aux critères de convergence nécessaires pour la réussite d’une monnaie commune. A mon avis, le Ghana nous rejoindra tout seul parce qu’il est bien géré comparé au Nigeria et qu’il a intérêt à profiter du grand marché de l’UEMOA de 120 millions d’habitants. Il a déjà imposé l’apprentissage de la langue française dans ce but. Le Nigeria est habitué à la planche à billet. Le niveau de gouvernance des réserves de change et des ressources publiques est opaque, ce qui explique la chute fréquente du Naira.

A supposer que l’UEMOA adopte l’eco. Quand est ce que les pays de la ZMAO en feront-ils de même ?

Ils rejoindront une fois que le Nigeria, la Guinée et les autres pays anglophones de la CEDEAO ( Ghana, Libéria, Sierra Léone, Gambie,…) auront réussi à respecter les critères de convergence (3% du PIB autorisé en déficit budgétaire, 3% maximum d’inflation, 5% du PIB en déficit du commerce extérieur, un contrôle des provisions d’impayés bancaires qui ne doivent pas excéder 5%, …), alors là nous pourrons procéder à la fusion de l’ensemble des diverses monnaies dans l’ECO, en définissant la contrevaleur de chaque monnaie nationale en ‘ECO. Et cette attente risque fort de dépasser plusieurs décennies… Comme je n’ai cessé de le répéter ! Est-ce trahir un secret de dire que l’UEMOA est la zone la mieux gérée sur le plan macroéconomique en Afrique de l’Ouest? C’est pourquoi il faut nous atteler à la création de ce Franc Africain ou FA, en faisant preuve de notre maturité dans la gestion de cette nouvelle monnaie commune ex-fcfa, en attendant que nos pouvoirs politiques y arrivent à leur tour.

Quid alors de la zone CEMAC ? Rejoindra-t-elle l’Eco quitte à sortir cette monnaie de l’aire géographique de la CEDEAO?

Je vous rappelle que le président Muhammadu Buhari du Nigeria s’est opposé à la création unilatérale de l’ECO pour l’UEMOA en arguant que cette monnaie doit être mise en œuvre simultanément dans les 15 pays membres de la CEDEAO, car c’est la propriété commune de la CEDEAO. Par conséquent, la CEMAC, qui ne fait pas partie de la CEDEAO, ne peut pas adopter l’ECO. La seule solution provisoire c’est de créer le ” Franc Africain”, ou FA, ou encore Afro, en remplacement du FCFA, pour le débarrasser de son acronyme CFA qui a une résonance coloniale. Et chaque union monétaire, UEMOA et CEMAC, définira ses liens monétaires de fonctionnement avec le Trésor français qui demeurera le garant de la convertibilité à parité fixe avec l’€.

Ceci dit, la CEMAC n’est pas l’UEMOA.. Si la France a accepté des supprimer pour la BCEAO la clause de dépôt obligatoire de 50% des réserves de la BCEAO ainsi que la suppression des 3 assistants techniques servant à contrôler la masse monétaire et autres règles de discipline monétaire, c’est tout simplement que, depuis 1974 où la BCEAO a été africanisée, à nos jours, tout s’est toujours bien déroulé dans le bon respect de la gestion monétaire. Mais l’on ne peut pas en dire de même s’agissant de la BEAC, gardienne du Franc CFA d’Afrique Centrale de la CEMAC. En effet, la mal gouvernance est à son paroxysme dans tous les 6 Etats membres de la CEMAC, avec des dérives de gestion budgétaire qui font sauter au plafond le FMI… Ces pays CEMAC sont certes beaucoup plus riches en ressources naturelles (surtout le pétrole) que les 8 pays UEMOA, mais la façon dont leurs dirigeants disposent des richesses du pays dépasse les normes de tolérance… C’est pourquoi il ne faut pas associer la CEMAC à l’UEMOA dans un même projet monétaire.

Source : Financialafrik.com

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