Société

Ali Bawa, le beau troubadour

C’est avec consternation que le peuple du TOGO a appris le décès du chanteur Ali Bawa. Une partie de l’âme du Grand Bassar dont il est originaire disparait. Avant lui, Mme Kpanté, les sieurs Languondi, Djabaré, Abass, John Labante et l’inoubliable philosophe et poète Ouyi Tassane marqueront l’esprit de toute une génération qui allait au rythme d’une musique qui a su allier la tradition et la modernité dans une proportion jamais égalée.

« Qu’on nomme le Bassar, et pourtant je comprends

Les chants d’Ali Bawa; ses airs défient le temps

De par leur fluidité semblable aux chœurs des anges ».

(Joseph Kofigoh, ancien premier ministre du Togo)

En effet les Togolais garderont de lui le souvenir de l’un des artistes qui faisaient valoir la musique traditionnelle aux sons de percussions, instruments traditionnels de son Bassar natal, qu’il accompagnait toujours d’une voix feutrée, avec sa guitare sèche.
C’est donc pour le peuple bassar  une perte immense. Torrent de larmes pour cet auteur, compositeur, arrangeur, inspiré autant par l’innombrable richesse culturelle et philosophique de sa région que par ses combats politiques ; il faisait valoir les rythmes purement bassar dans sa langue N‘cam, dans :le Lawa, Abal, N’djeme, Kourgnima, Kontché, Kibéwou etc. Le répertoire laissé est fort dense et varié avec des morceaux encore inédits.

Parmi ses nombreux prix remportés on note :

-1er prix du festival de la chanson populaire en 1974 à Lomé avec son titre Yansangna ;

– Le trophée traditionnel pour la 1ere édition des Awards au Togo avec son album New Africa en 2000 ;

-Trophée de l’indépendance du Togo en 2007 option traditionnelle.
– Trophée Fiozikpé en 2018 au Grand Rex de Lomé, organisé par la fondation King Mensah.

 Ali Bawa était avant tout un poète, un conteur qui maitrisait les proverbes, les paroles de sagesse léguées par les ancêtres. De plus, il a compris, comme l‘écrit la poétesse belge Josiane Coeijmans, que « L’engagement d’un poète est de veiller à garder amarrer l’humanité entre les hommes. », il professait donc la paix, le respect du prochain et des droits humains à travers les rythmes de chez lui. Ses collègues du monde de la musique et du spectacle évoquent le talent, le professionnalisme et surtout  la gentillesse de  Bawa, digne disciple et ami d’Ouyi de 4 ans son ainé qui, avec complicité et amour, l’amena dans le monde de la musique en lui enseignant la guitare dont il ne se sépara plus. Le destin a voulu que le cadet fît son devoir en enterrant, il y a 5 ans, son frère avant de s’en aller lui-même. Triste sort d’un troubadour dont la musique se termine sur une symphonie inachevée. Triste réalité que celle d’un être passionné qui suppliait les siens de l’emmener hors de son lit de malade afin qu’il termine un morceau en composition, vite et bien, de peur de ne point avoir l’occasion de le parfaire. Et le morceau était resté en plan…

Ali Bawa était un chanteur humaniste et engagé qui est resté fidèle jusqu’à sa mort à ses convictions, aux valeurs avec lesquelles il avait été éduqué et par rapport auxquelles il ne transigeait pas.

Soucieux de transmettre son savoir-faire, de partager sa longue expérience, il initia une école de musique au quartier Agoè, Lomé, afin de former et d’aider les nouvelles générations. Dans cette visée, il initia entre autres projets artistiques, le festival de la musique traditionnelle en pays Bassar.

 Le grand citoyen Ali Bawa menait parallèlement et avec détermination le combat syndical aux côtés de ses confrères pour l’amélioration des droits généraux des artistes, ainsi que la reconnaissance des droits d’auteur. Très tôt, il s’engagea dans l‘association BUTODRA (Bureau Togolais des Droits d’Auteurs) dont il fut le président adjoint. Plusieurs artistes de ce mouvement ont témoigné leurs reconnaissances  et ont exprimé leur profond regret pour cette perte nationale (ils lui adresseront une apothéose à ses obsèques le 02/11/19).

Souffrant depuis une bonne année, il ne ménageait pour autant aucun effort pour encourager ses confrères à mener jusqu’au bout le combat engagé. Sa santé se dégradant, il est davantage porté vers l’héritage à transmettre et souhaitait, ainsi en a témoigné un plus proche, que les jeunes n’aient plus à souffrir le martyre qui était le sien. Il s’est éteint le 16 octobre 2019 au crépuscule du combat alors que pointaient les premières lueurs, il avait 69 ans. Le loup est mort : « Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse… », concluait Alfred de Vigny dans « La mort du loup ».

Son exemple doit nous instruire, nous inspirer aujourd’hui et demain afin que tout humains que nous sommes, menions des combats qui vaillent la peine d’être menés ; nous battions-nous avec abnégation et désintérêt. Ne pas se servir, mais servir d’exemple en restant loyal, honnête. Belle leçon de citoyenneté à nous léguée par celui qui sut concilier son emploi de fonctionnaire au CNSS –jusqu’à sa retraite-avec sa carrière musicale.

Souvenons-nous de George Moustaki qui disait de Jean Ferrat : « C’était un homme engagé, mais pas un hurleur de sentences ; il le faisait avec poésie ». Ali Bawa était cela aussi.

Que tous les Bassar, Konkomba rendent un vibrant hommage à un de leurs héros qui, toute sa vie, a tenu tête aux renégats bassar qui opéraient sous injonction de la dictature.

Que la nation togolaise reconnaisse qu’il a fait sa part.

Puisse son âme reposer en paix.

Salomon Tchapou Sinaa WAGBE

Hambourg (Allemagne).

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